Le parfum

C’était une fête de famille bien arrosée. Les esprits embrumés par l’alcool et l’effervescence de la fête s’atténuaient, petit à petit, pour laisser place à un doux flottement au-dessus des têtes. Les discussions animées, les grands gestes et les rires à gorges déployées s’étaient effacés au profit des corps qui se rapprochent, d’une intimité qui se créée. Chacun se penchait un peu plus pour écouter les enseignements des autres. Les murmures formaient un bourdonnement apaisant. Un cocon.

Au détour d’un de ces chuchotements, je revois une proche me dire : « Tu sais Sarah, on ne se sent vraiment femme qu’à partir du jour où l’on a trouvé LE parfum. » Le parfum. Ce parfum qui nous choisit. Notre essence même. Celui qui peut être porté par des centaines, des millions de femmes, mais qui restera tout de même notre parfum. Notre âme dans un flacon de verre. Un liquide dont les effluves portent nos initiales. On parle bien du Saint Graal moderne.

Plusieurs années ont passées depuis cette soirée. L’idée de trouver le parfum qui me fera devenir une femme était devenu le dernier de mes soucis. Ma dernière bouteille terminée, je n’en avais plus racheté. M’avouant vaincue devant l’océan de choix et par ma personnalité – trop changeante pour se satisfaire d’une seule odeur. Puis il y a eu cet été. Cet été et ses vagues de changements, que dis-je, ses torrents de changements. Des bouleversements intérieurs irréversibles qui m’ont fait grandir d’un coup comme de l’engrais ferait pousser une plante.

C’est au détour d’une visite chez Fragonard, lors d’un passage dans la ville de Grasse, que je l’ai trouvé. D’abord hésitante, j’ai fini par l’essayer, sceptique. « Est-ce vraiment ce parfum qui me représente ? Après tout, cette bouteille est vraiment simple et le nom un peu réducteur, non ? »

Belle Chérie. Le parfum. Mon parfum.

Cela m’a paru comme une évidence quand je m’en suis appliquée sur les poignets et que, directement, je me suis reconnue dans les senteurs qui en émanaient. Comment est-il possible qu’un parfum entre en résonance quasi parfaite avec ma peau ? Comme si cette odeur avait toujours été mienne et que je l’avais juste malencontreusement perdue. Ou fallait-il que je sois prête pour enfin la découvrir ? J’avais la sensation que je l’étais à présent.

En y repensant, ce n’est pas la découverte du parfum lui-même qui fait que l’on se sent devenir femme. Ce sont les circonstances dans lesquelles on le trouve. Pour qu’il puisse nous rappeler constamment que l’on a changé. Que quelque chose s’est manifestée en nous, à cet instant précis, et sans quoi nous ne pouvions pas savoir, avec clairvoyance, que c’était celui-là. Notre moment. Alors je garde précieusement ce parfum. Je le garde pour qu’il me rappel, de temps à autre, ce que je suis devenue. Ce que je deviens. Qu’il m’aide un peu à retrouver ma confiance en moi dans les passages difficiles (repousser Murielle par exemple). Qu’il me fasse me sentir séduisante quand je me trouverai laide. Qu’il me fasse me sentir Femme quand je me sentirai, à nouveau, petite fille.

Et toi ? Est-ce que tu as trouvé le parfum qui te définit ?

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