Passer d’Âne à Zèbre – #2 Intense

/!\ Quand je dis dans le titre « passer d’âne à Zèbre » il ne s’agit pas ici de dire que si tu n’es pas HP (= Haut potentiel) tu es un âne mais plutôt que je me suis toujours sentie comme l’âne dans la classe. Dans la vie. Et apprendre que je suis un zèbre a tout changé.


Si tu n’as pas lu la première partie de cette série je t’invite à la lire puis de revenir par ici !

   

Voilà maintenant plus de 3 mois que je me sais neuroatypique. HP. Zèbre. Je mentirais si je vous disais que cela n’a rien changé. Cela a tout changé.

Depuis toute petite, je suis un caméléon (caméléon, zèbre… faut choisir hein !). En permanence à la recherche de la bonne couleur à porter pour me fondre dans la masse. À m’adapter constamment. Pour plaire. Pour disparaître. Sans parler de l’ennui mortel que je ressentais à l’école et des mauvaises notes que je ramenais après le collège. Ennui qui m’a suivi dans mes études supérieures. De cette horrible sensation de marcher derrière moi. À tout « voir ». À attendre de la vie qu’elle soit idéale, magnifique, intense. Comme dans un roman. De l’immense déception lorsqu’elle est, même un tout petit peu, en dessous de mes espérances. Sans parler de cette hypersensibilité dont on m’a si souvent accablé. De cette immense solitude. De cette envie. De cette angoisse.

Quand on y pense, je suis reconnaissante de cet épisode de dépression. Juste pour ça. Juste pour enfin mettre des mots sur ces maux.

Je pense que j’étais prête à partir du principe que j’étais tout simplement « décalée ». Pas en phase avec le monde et les gens qui m’entourent. Un alien un peu bizarre. La Phoebe du groupe (#Friends). Celle dont on dit à chaque épisode, après un soupir, « Tu sais… c’est Sarah. ». Le vilain petit canard de l’histoire. J’en étais même allée jusqu’à me convaincre que, voilà, je serai à jamais insatisfaite et que, peut-être, j’étais une petite fille trop gâtée qui n’avait jamais connu de véritables problèmes comme on me l’a souvent dit.

Je me souviens de cette professeure qui, en me croisant dans les couloirs de mon lycée, m’avait arrêté pour me dire « C’est fou, à chaque fois que je te vois, j’ai l’impression que tu portes tout le mal du monde sur tes épaules. ». Si elle savait. Si elle savait comme toutes les émotions sont décuplées dans ce petit corps d’adolescente. Comme la tristesse s’apparente à une aiguille qui transperce le cœur. La colère à une brûlure vive. La joie à une explosion de feux d’artifice. « Ça passera », disaient les grandes personnes. Surprise. Ce n’est jamais passé. J’ai simplement appris à m’en accommoder.

Je suis triste rien qu’à penser à cette ado, puis jeune adulte, que j’étais. Écrasée par ce que tout le monde croyait être « les hormones » ou « l’hiver » sans chercher plus loin. À toutes ces vagues, ces tempêtes qu’elle a dû affronter, seule, avec pour seul bagage sa courte expérience de vie. « Sarah la sensible ». « Sarah la drama queen ». « Sarah l’exagération ».

    Nul besoin de faire durer le suspense plus longtemps. Vous l’êtes. HP. Haut potentiel.

Je suis assise sur un magnifique canapé, entourée d’oreillers. Madame M., la psychologue qui m’a fait passer le WAIS me regarde derrière son ordinateur. J’attrape un oreiller et le place sur mes genoux, le serre contre ma poitrine. Je regarde les coloriages accrochés au mur de son cabinet : « Tiens, c’est drôle, ce bonhomme a 3 bras… ». Madame M. me demande ce que je ressens, elle voit bien que je me perds dans mes pensées. Et dans les détails de la pièce. Comportement typique des HP. Je ne sais pas quoi lui répondre. J’ai l’impression qu’elle peut entendre les battements de mon cœur qui sortent de ma bouche comme un caisson de basse. Je déglutis. J’ai senti que tout tournait autour de moi dans ce cabinet. « Pourquoi il y a autant de coussins ? ». « C’est quoi cette tâche sur le tapis ? ».  « Eh tu te souviens quand, au collège, t’as volé un dessert à la cantine ? »… Mon cerveau part dans des dizaines, des centaines de discussions. Un peu comme une fourmilière désordonnée. J’essaye de me recentrer. Qu’est-ce que je ressens ?

Après avoir discuté un peu, elle me lit mon bilan. Beaucoup de vocabulaires psychologiques. Beaucoup de chiffres. Je ne retiens pas tout. « Elle a vraiment de beaux cheveux Madame M. ». Elle me demande mon mail pour m’envoyer un PDF. Je la remercie. On se serre la main et je la quitte.


Le 27 janvier, soit exactement 24 jours après l’annonce de ma neuroatypie, je me fais faire mon premier tatouage. Un mot à jamais gravé dans mon dos : Intense. Écrit à la façon d’une vieille machine à écrire. Usée. Fatiguée. J’ai demandé à ce qu’il soit le plus imparfait possible, avec des morceaux en moins et des lettres décalées. Parce que voilà ce que c’est, pour moi, d’être comme je suis. C’est être intense dans tous les aspects de la vie. Dans la banalité du quotidien. Les émotions, les passions, l’amour, l’amitié, les sens… Et c’est épuisant. Ça use. Mais c’est aussi usant pour les personnes qui vivent avec et autour de moi. C’est chercher la perfection et être freiné par celle-ci quand on devrait être émerveillé par l’imperfection.

Nous voilà, 3 mois plus tard après ce fameux rendez-vous, et je ne sais toujours pas ce que je ressens.

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